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Chroniques · non daté

C’est une période terrible

1er janvier 2011 · Chroniques · Abou Dabi C’est une période terrible L’hiver du Golfe, les objets d’un séjour, les melons de la terrasse et la fête nationale des Émirats. C'est une période terrible dans laquelle il faut se couvrir le soir et le matin, où l'on hésite toujours entre quelque chose et rien. Bonnets et gants enveloppent les extrémités frissonnantes de la jeunesse locale, il fait très froid, on peut enfin sortir dehors, faute de Damart, j'ai acheté six marcels. Aigrettes et pigeons reviennent picorer sur les pelouses, l'air a enfin une odeur (embruns, fleurs tropicales, essence), l'eau de la mer est mordante, les promenades dans la rue possibles, et les bières sur la plage amplement disponibles.

L'année qui commence sera pour moi la dernière ici. Depuis quelques semaines, je commence à contempler avec un regard d'historien les objets qui peuplent mon intérieur en me disant voilà, c'est ce que tu auras acquis durant ton séjour. Une pochette en panthère synthétique rapportée de Bahreïn mais jamais offerte, de très nombreux connecteurs et fils électriques, des petits gadgets électroniques, badges, masques d'avion pour dormir, des sacs de toutes tailles qui pourraient servir et prennent déjà la poussière, dans un coin, avec des revues gardées pour être lues plus en détails.

Pas de jolies statuettes, ce n'est pas la mode ici, mais des carreaux de céramique iraniens qui me consoleront de n'avoir pas pu aller de l'autre côté du Golfe persique (pardon, il faut dire Golfe arabique de ce côté), et le Divan de Hafiz, chef d'oeuvre bizarre de la poésie persane qui sert principalement aux divinations. Je tombe pour vous sur la phrase : "Même si nous sommes les serviteurs du roi, nous sommes les rois du royaume de l'aurore". D'accord. En matière agricole, après d'innombrables frustrations et le spectacle de terribles rabougrissements dus à la sécheresse ou à un trop intense arrosage, j'ai fini par me concentrer sur des volées de pépin de melon, plantés pour voir si ça faisait comme des lentilles, dans de la pulpe de carotte au pied d'un vieux mandarinier.

Cela pousse comme jamais, et je me suis détourné de mon objectif initial pour viser une bien plus haute ambition. Les branches de melon s'agripperont à la treille qui entoure la terrasse et les fruits, s'il y en a d'assez généreux, bénéficieront chacun d'un reposoir en bois dédié à couverture feutrine. Des brûle-parfums géants décoratifs feront l'affaire. Maintenant, je ne sais pas comment évoluera la croissance, on a pour le moment une forêt de feuilles vert clair piquées de fleurs jaunes fripées le soir et butinées le jour, avec des vrilles qui s'accrochent à tous les piquets qui passent, ou s'entortillent entre elles dès qu'elles en ont l'occasion.

Puisse l'hiver favoriser les sphères par rapport aux volutes. La fête nationale du 2 décembre a permis à tout le monde, y compris aux travailleurs immigrés d'Asie qui n'ont guère l'occasion de s'amuser, de se détendre un peu. Un petit spectacle de rue français organisé sur la Corniche d'Abou Dabi a surtout attiré des spectateurs afghans et pakistanais, ravis et beaux à contempler. Un Français s'est plaint le lendemain dans une lettre à l'ambassadeur de leur trop grand nombre, qui avait gêné ses enfants.

Toutes les populations se mélangent avec des drapeaux et des guirlandes, les visages des émirs sont reproduits et déformés sur les voitures, dans une pluie d'étoiles brillantes, le plus gros feu d'artifice du monde (forcément) est organisé, femmes et hommes se sourient, on se rappelle qu'on est heureux et personne ne s'embête. Dans la presse sont rappelés les prodiges du fondateur Zayed et les miracles qui engendrent la richesse et la paix aux Emirats depuis bientôt quarante ans, en amitié avec les pays occidentaux.

Les repoussoirs saoudien et iranien, ces pays impérialistes où il faut mauvais vivre, justifieront toujours qu'on soit gentils avec les autres. L'Iran a jadis contrôlé Bahreïn et s'entend bien avec les Omanais. Juste avant l'indépendance de 1971, l'armée du Shah a pris le contrôle de trois îles du Golfe arabique dépendant de l'émirat de Ras-al-Khaimah, l'un des sept des Emirats arabes unis d'aujourd'hui. Ras-al-Khaimah est un émirat sympathique parce qu'il est pierreux et non sableux, qu'il est le dernier avant la péninsule omanaise de Musandam en venant d'Abou Dabi et que ça sent donc déjà les vacances , qu'il s'est lancé, après Abou Dabi et Dubaï, juste avant la crise de 2008, dans une diversification touristique particulièrement judicieuse avec comme icône le superbe Ice Land Waterpark , qui ressemble déjà à une vieille carcasse abandonnée et où jamais touriste ne mit le pied, qu'on lui a refusé au dernier moment d'organiser une étape de la coupe de l'America parce que les Américains avaient peur des terroristes (il n'y a pas eu un seul problème aux Emirats arabes unis depuis 39 ans).

J'ai rêvassé à tout cela pendant une conférence sur les stratégies d'industrialisation dans le Golfe organisée dans un complexe hôtelier de Ras-al-Khaimah qui faisait penser au quartier d'immeubles mussoliniens situé derrière la gare Montparnasse, en trois fois plus grand. Et par ailleurs, son Cheikh, qui vient de prendre la place de son père décédé à 97 ans, est entièrement glabre, ce qu'il doit avoir beaucoup de mal à justifier auprès de sa famille et de ses amis. Le fils de ce Cheikh va prochainement épouser la fille d'un ancien ministre du pétrole absolument ravissante et ancienne étudiante de la Sorbonne Abou Dabi, donc l'influence française avance, et c'est bien là l'essentiel.

Source : dist/chroniques/c-est-une-periode-terrible/index.html — archive Tilleul v198, texte extrait le 29 septembre 2026.